Pour évaluer une idée de business, Franck Debane propose dans Passez en mode startup (Éditions Eyrolles) deux exercices à boucler en deux jours maximum. D'abord, détailler l'idée avec le Startup Canvas : huit cases qui séparent l'espace problème (clients, early adopters, problèmes, solutions existantes) de l'espace solution (proposition de valeur, canaux d'acquisition, solution, revenus). Chaque case reçoit une hypothèse, pas une certitude. Ensuite, chiffrer avec la question à 1 million : combien de clients faut-il pour réaliser 1 million d'euros de revenus sur un an ? On estime la valeur annuelle d'un client, on divise le million par cette valeur, puis on confronte le résultat au nombre de clients qui existent et au rythme de ventes qu'il impose, par mois et par jour. Si le chiffre est hors de portée, on revoit le modèle de revenus, le prix ou le segment avant d'investir. Une idée qui passe ces deux filtres mérite d'être testée auprès de vrais clients.

Pourquoi évaluer une idée avant de la construire ?

Un business se construit comme un mur, brique par brique. La vraie question est de savoir quelle brique poser en premier. Détailler l'idée sert à prendre du recul, à la découper en morceaux et à choisir par lequel commencer : vos clients potentiels. L'évaluer sert à vérifier, avant de vous lancer, que le business que vous avez en tête est un minimum viable. Le livre fixe un cadre serré : une journée ou deux, pas plus. Les plus rapides augmentent nettement leurs chances, car le vrai apprentissage commence à l'étape suivante, sur le terrain.

Pourquoi voulez-vous lancer ce projet ?

Le chapitre commence par un peu d'introspection. Le parcours d'un entrepreneur est riche de sens, mais souvent long et éprouvant : connaître vos motivations vous donne l'énergie et la persévérance pour traverser les difficultés. Deux questions se posent. Pourquoi entreprendre ? Le livre recommande de répéter « pourquoi ? » à chaque réponse jusqu'à ce qu'elle sonne juste ; « monter une entreprise qui marche » mène souvent à « avoir un impact », puis à l'indépendance, la liberté, l'envie de créer ou d'apprendre. Pourquoi ce projet ? Des réponses approximatives suffisent :

  • Pourquoi ce projet est-il important pour vous, et quel impact voulez-vous avoir ?
  • À quoi ressemble le succès du projet, et quelles raisons vous feraient arrêter ?
  • Comment saurez-vous que votre objectif est atteint ? Comment le mesurer ?

Y répondre clarifie votre ambition et vous aligne avec vos futurs associés.

Quelles hypothèses poser sur le problème client ?

Le Startup Canvas s'ouvre sur quatre cases consacrées au problème. Ce sont des hypothèses, votre perception du marché à un instant donné.

  1. Les clients. Qui utilisera votre solution, et qui paiera ? Segmentez par comportement : « des randonneurs qui voyagent au moins deux fois par an » vous servira davantage que « des hommes de 20 à 25 ans ». Pour un jouet, le parent paie et l'enfant joue : ce sont deux catégories distinctes.
  2. Les early adopters. Parmi ces segments, qui se jetterait le premier sur votre solution en disant « Enfin ! » ? Ils cherchent activement une solution. Le livre propose de les choisir de la tête (qui en a le plus besoin) ou du cœur (quel client vous passionne).
  3. Les problèmes. « C'est trop cher » ou « ça prend trop de temps » ne suffit pas. Pour un site de courses en ligne destiné aux jeunes parents, le manque de temps n'est pas le problème ; le vrai problème, c'est de sacrifier son samedi après-midi au supermarché.
  4. Les solutions existantes. Vos clients résolvent déjà leur problème, même mal. Avant Le Bon Coin, on vendait en brocante ou par petites annonces dans les journaux. Ces solutions sont vos vrais concurrents.

Le livre raconte le cas de MonDocteur, lancé en 2013 et aujourd'hui intégré à Doctolib. Après avoir rencontré près de cent médecins en région parisienne, ses fondateurs ont identifié leur principal problème : les rendez-vous annulés moins de 24 heures avant. Ils ont donc proposé aux patients un rendez-vous sous 24 heures, d'abord avec les seuls dentistes du XVIIe arrondissement de Paris. Ce focus extrême leur a permis de s'étendre ensuite à d'autres praticiens et d'autres villes.

Et si votre projet est une place de marché ?

Malt, Uber ou Doctolib servent deux types de clients aux besoins distincts. Le livre recommande alors deux canvas, un pour les acheteurs et un pour les vendeurs, qui dépendent l'un de l'autre : vos early adopters d'un côté conditionnent ceux de l'autre. Commencez par le côté le moins convaincu par votre solution. Uber a commencé par les passagers, en louant des taxis à la journée à San Francisco ; Doctolib, par les médecins, dont il fallait changer les habitudes.

Quelles hypothèses poser sur la solution ?

Les quatre cases suivantes décrivent votre solution. La proposition de valeur peut, à ce stade, se résumer à l'inverse du problème : si les PME peinent à trouver de bons designers localement, elle devient « trouvez un designer fiable proche de votre PME ». Les canaux d'acquisition listent les moyens d'atteindre vos clients. La solution liste les fonctionnalités imaginées, qui seront revues. Les revenus disent qui paie combien, à qui et pourquoi. Le livre prévient : le freemium est une stratégie d'acquisition, la partie gratuite ne rapporte rien.

Comment calculer la question à 1 million ?

L'idée va-t-elle marcher ? Impossible de le savoir aujourd'hui. En revanche, vous pouvez estimer combien de clients il vous faut pour qu'elle marche, puis juger si ce nombre est atteignable. Le livre prend comme repère 1 million d'euros de revenus sur un an, un objectif à viser sur l'une des trois premières années. Voici le calcul, à faire en moins d'une heure :

  1. Estimez la valeur annuelle d'un client (customer lifetime value ramenée à un an) selon votre modèle de revenus.
  2. Divisez 1 000 000 € par cette valeur : vous obtenez le nombre de clients nécessaires sur l'année.
  3. Faites la vérification macro : comparez ce nombre au nombre de clients qui existent réellement dans votre segment.
  4. Faites la vérification micro : ramenez ce nombre au mois, à la semaine et au jour. Trois nouveaux clients par jour, est-ce possible ? Et 3 000 ?
  5. Ajustez le modèle de revenus, le prix, le segment ou les canaux si le résultat ne tient pas.

Les exemples chiffrés du livre, selon le modèle de revenus :

Modèle de revenusCalculValeur annuelle d'un client
Abonnement50 € par mois, clients qui restent 18 mois en moyenne, plafonnés à 12 mois pour le calcul annuel12 × 50 € = 600 €
Commission sur transaction10 % d'une transaction de 100 €, soit 10 € par transaction, 3 transactions par an10 € × 3 = 30 €
PublicitéJeu mobile Android à 2 € pour 1 000 publicités vues, 500 publicités vues par joueur et par an2 € × 500 / 1 000 = 1 €
Génération de leadsDes artisans paient 10 € par client qualifié, 2 demandes par utilisateur et par an10 € × 2 = 20 €

Avec l'abonnement à 600 € par an, il faut environ 1 670 clients ; avec le jeu à 1 € par joueur, 1 million de joueurs actifs. La vérification macro tranche vite. L'exemple du livre : une appli qui permet aux surfeurs de vérifier les vagues, vendue 2 € par an, demande 500 000 surfeurs payants, alors que la France en compte 450 000. L'objectif est difficilement atteignable : il faut revoir le modèle de revenus (affiliation, publicité), le segment ou autre chose.

La vérification micro regarde le rythme. Le livre compare deux façons de faire 1 million :

Pour atteindre 1 millionProduit AProduit B
Prix de vente10 000 €1 €
Ventes nécessaires par an1001 000 000
Ventes nécessaires par mois8 à 9environ 84 000
Ventes nécessaires par jourenviron une tous les 4 joursenviron 2 800

Vendre à 8 ou 9 personnes par mois ou à 2 800 par jour ne demande pas le même effort commercial. La question à 1 million donne un ordre de grandeur. Selon votre ambition, posez-la à 500 000 € ou à 10 millions : le but est d'éliminer les idées qui ne tiennent pas la route.

Le calculateur de la question à 1 million

Le fichier Excel annoncé dans le livre : saisissez votre objectif, votre prix et la fréquence d'achat, il donne le nombre de clients par an, par mois et par jour, et la part du marché à conquérir. Les exemples du livre sont pré-remplis. Gratuit, sans inscription.

Télécharger le calculateur (Excel, 12 Ko)

Quand faut-il pivoter ?

Quand une hypothèse se révèle fausse, vous pivotez : sur le segment client (du B2C au B2B, vers un sous-segment), sur le problème ou sur l'offre. Le livre décrit deux temps : la constatation, avec le mini-deuil de la direction abandonnée, puis la décision. Criteo en donne un exemple. Ses recommandations de produits sur le site de La Redoute augmentaient un peu les conversions, mais La Redoute avait un problème plus coûteux : les visiteurs repartis sans acheter. Criteo a placé ses recommandations dans des publicités affichées hors du site, et le reciblage publicitaire était né. La question à 1 million déclenche souvent ce type de constat : un modèle de revenus qui ne permet pas d'atteindre l'objectif.

En entreprise

Le livre s'adresse d'abord aux créateurs et ne décrit pas de processus propre aux grands groupes. Ses deux outils se transposent pourtant à un projet interne. Le Startup Canvas donne au comité une page unique où chaque case est une hypothèse explicite, plutôt qu'un plan à cinq ans. La question à 1 million se pose au seuil que votre sponsor attend : le livre précise que l'on peut répondre à la question à 500 000 € comme à 10 millions. Les vérifications macro et micro fournissent alors une première preuve chiffrée, à compléter par les interviews de l'étape 2 avant de demander un pilote.

Les outils de l'étape 1

Que devez-vous avoir à la fin de l'étape 1 ?

  • Un Startup Canvas rempli avec vos meilleures hypothèses
  • Des motivations et une ambition clarifiées
  • Un segment d'early adopters nommé, pas « tout le monde »
  • Un nombre de clients nécessaires pour 1 million, jugé atteignable ou non

Vous pouvez alors confronter ces hypothèses à votre cible : c'est l'étape 2, interroger vos clients.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pour évaluer une idée de business ?

Le livre estime l'étape 1 à deux jours maximum, et le calcul de la question à 1 million à moins d'une heure. Il s'agit de cadrer vite pour aller tester ses hypothèses auprès de clients, pas de produire une étude.

Faut-il étudier la taille du marché pour savoir si son idée est bonne ?

Pas pour démarrer. Selon Passez en mode startup, la taille d'un marché nouveau est imprévisible, et l'intensité du besoin compte davantage : mieux vaut être très pertinent pour peu de personnes que vaguement intéressant pour beaucoup. La question à 1 million remplace l'estimation du marché.

Que faire si le nombre de clients nécessaires est inatteignable ?

Changer le modèle, pas forcément l'ambition : revoir la source de revenus, le prix, le segment ou les canaux, puis refaire le calcul. Dans l'exemple des surfeurs, le livre suggère d'explorer l'affiliation ou la publicité.